[Interview] Ketty Steward – Confessions d’une séancière

[Interview] Ketty Steward – Confessions d’une séancière

Ketty Steward a accepté de se prêter au jeu de l’interview pour la sortie, le 31 octobre 2018, de son nouveau livre : Confessions d’une séancière.

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Dans Confessions d’une séancière, tu nous parles de « ton île », une île fantasmée mais élaborée d’après tes souvenirs. Tu nous relates la vie de ses habitants, à travers une galerie de portraits qui n’oublie personne, tu passes par tous les âges, les sexes et tout un tas de créatures magiques. Quel regard portes-tu aujourd’hui sur l’île qui t’as vu naître et sur ses habitants ?
La plupart du temps, j’écris sur ce que je ne parviens pas à comprendre: le temps, l’amour, les humains, dans l’espoir de parvenir à tisser avec les mots des liens entre tous les petits morceaux dont je dispose.

La Martinique?
Mon regard est resté le même, celui que l’on porte sur ce qui reste inaccessible ou incompréhensible.
Isolée de la vie culturelle de la Martinique, de l’intérieur, quand j’étais enfant, je chantais des hymnes et louanges adventistes sur des airs de Bach tout en regardant par le trou de la serrure ce qui se passait dehors : le pitt, le carnaval, les chanté-nowel… Ce que je ne pouvais voir directement, je l’imaginais, je le fabriquais à partir des indices piochés çà et là, les mots des adultes, ceux des autres enfants, des impressions, des odeurs…
Aujourd’hui, avec la Séancière, je ne fais rien d’autre, finalement.

Pourquoi avoir voulu rendre hommage à ton île natale ?
Je ne sais pas si c’est un hommage à la Martinique.
C’est plutôt un hommage à ma grand-mère, Marcelle Léocadie Valide Séverine. Celle à qui je dédie le livre et qui est enterrée là-bas.
L’histoire de Pessyet a été rédigée voilà quelques années déjà, à un moment où j’avais pour projet d’écrire sur la vie de cette grand-mère, une vie pas banale et assez tragique. Le procédé choisi était d’ailleurs le même : noter ce dont je me souvenais et compléter avec mon intuition et mon imagination. J’ai donc commencé à raconter l’histoire de la jeune Léocadie, abandonnée par sa mère aux bons soins de sa grand-mère, comme ça arrive souvent. Une grand-mère qui, comme la mienne, lui transmettrait sans doute de ces histoires qui courent. Et pourquoi pas l’histoire d’une fillette qui vivrait avec une grand-mère pas comme les autres?
J’ai eu besoin de ce récit et de quelques autres pour donner une assise surnaturelle au monde qui serait celui de ma grand-mère, une série de contes qui permettraient de justifier de l’apparente malédiction qui marquait sa vie.
Le projet de récit de la vie de ma grand-mère est resté en suspens. Les histoires ont acquis une vie propre, se sont regroupées avec d’autres pour former l’embryon des Confessions.

La séancière tient une place centrale dans ton île ? Qui est-elle ? Quel est son rôle ? Elle possède un grand pouvoir. D’où le tient-elle ?
Ma Séancière émerge de l’ensemble des récits et, après coup, je me dis que c’est un peu celle qui m’a manqué dans mon enfance.
J’ai été élevée, entre autres, par deux Vénus de Milo, deux femmes sans bras, impuissantes et assez peu aimantes, qui ne semblaient avoir de bras que pour les autres, jamais pour moi.
Pas de protection, pas de caresses, pas de refuge. Quelques potions de temps en temps, que j’ai vite été priée de confectionner moi-même et c’est tout.
J’ai fabriqué mon propre modèle : La séancière incarne la femme puissante. celle qui fait des choix, celle qui est libre, celle qui n’a pas d’enfants, celle qui soigne, celle qui châtie ceux qui l’ont offensée…
Sorcière, créature surnaturelle, femme indépendante, elle est tout ça en même temps et c’est ce que j’aspire à être moi aussi.
Dans la Martinique réelle, je pense que la séancière reste pertinente. J’ai vu tant de ces familles reposant sur celles qu’on appelle les Poto Mitan, poutres principales de la construction, des femmes obligées de se débrouiller pour élever leurs enfants, souvent seules ou, pire, mal accompagnées. Ce sont des femmes ordinaires et extraordinaires à la fois et comme le chante Anne Sylvestre, “c’est ma mère ou la vôtre, une sorcière comme les autres.”

Tu t’es inspirée du folklore de la Martinique pour créer ton bestiaire magique. Des créatures qui vivent parmi les humains et qui souvent leur jouent de vilains tours. Certaines ont été humaines. Beaucoup sont en lien avec la mer. Toutes possèdent un pouvoir de séduction important et destructeur. Les forces que tu évoques dans Confessions d’une séancière ne sont pas bien intentionnées, mais les humains s’en remettent parfois à elles pour régler leurs problèmes. Le rôle des superstitions apparaît dans toute sa complexité. À la fois outils de standardisation sociale et moyen d’émancipation, les superstitions sont l’expression d’une singularité culturelle.
Le folklore religieux que tu décris n’est-il pas au fond une forme de résistance ? Et les séanciers et séancières incarneraient alors l’essence d’une lutte culturelle et sociale ?

On peut les voir ainsi, oui. Et c’est probablement ce qui s’est passé. Je repense soudain à La Sorcière de Michelet. Peut-être pas le livre le plus pertinent sur le sujet (je lirai celui de Mona Chollet), mais j’ai eu l’occasion de le décortiquer et ce qu’il raconte des sorcières des campagnes françaises qui connaissaient l’usage des herbes, gardaient des traditions et adoraient des divinités païennes contre la volonté de l’Église catholique ne me semble pas très différent de ce qui s’est passé avec les séanciers, séancières, tchenbwazeurs et tchenbwazeuses…
Avec la difficulté supplémentaire que les croyances et traditions à préserver aux Antilles étaient des miettes venant d’un peu partout, comme les esclaves dont ils et elles descendaient.

Pourquoi la séancière a-t-elle souhaité se confesser ?
J’aime l’idée de la confession. C’est à la fois ce qui s’avoue en chuchotant dans le noir à l’oreille d’un confesseur et ce qui se proclame devant témoins .
La séancière, dans ce livre, affirme à la fois son existence et ses péchés, elle dit à la face de tous ces secrets que tous connaissent et que d’aucuns murmurent.
Je ne crois pas qu’elle ait eu besoin de se faire pardonner quoi que ce soit.
Je crois plutôt que la séancière a cédé à son orgueil, à sa nécessité de se montrer, à sa peur d’être oubliée et qu’on n’ait plus besoin de ses services.

 

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