Li-Cam & Cyberland

Li-Cam & Cyberland

Le nouveau roman de Li-Cam sort très bientôt chez Mü. À cette occasion, nous lui avons posé quelques questions sur Cyberland.

MÜ > Le 22 novembre prochain, nous publions Cyberland. Trois histoires distinctes, dans le même univers et dont deux ont déjà fait l’objet d’une édition. Pourquoi ce choix ?
LI-CAM > Je ne sais pas. Pour livrer un univers complet, sans doute. Asulon et Simulation Love avaient déjà été publiés chez Griffe d’Encre, sous la forme d’un court roman pour Asulon et dans une anthologie pour Simulation Love. En travaux préparatoires pour Asulon, j’avais écrit un roman entier, intitulé Saïd in Cyberland, pour poser l’univers. Puis je me suis demandé pourquoi ne pas le publier. C’est Davy Athuil du peuple de Mü qui a répondu de façon définitive à cette question. C’est lui aussi qui a décidé de regrouper tous les textes dans un même ouvrage, intitulé Cyberland.

Asulon a été récompensé par le Prix Bob Morane 2016. Il paraît dans une version augmentée aux côtés de Saïd in Cyberland et Simulation Love. Qu’y as-tu apporté ?
Comme je l’ai dit précédemment, Saïd in Cyberland m’a permis de poser l’univers sur lequel j’ai ensuite assis Asulon. Saïd in Cyberland n’était qu’un laboratoire d’idées, c’est devenu aujourd’hui une vraie préquelle. J’ai également apporté quelques modifications à Asulon, pour que les deux textes se rejoignent parfaitement. C’est l’écriture de Saïd in Cyberland qui m’a permis d’étoffer l’univers d’Asulon, peut-être que ce pré-travail n’est pas sans lien avec l’obtention du prix Bob Morane ou peut-être pas. Pour être honnête, je n’en sais rien. En tout cas, j’aime à penser qu’Asulon est riche de Saïd in Cyblerland. J’aime aussi imaginer que le lecteur pourra repérer et apprécier comment les idées se sont affinées et enrichies d’un texte à l’autre. Je suis ravie que Cyberland soit le premier ouvrage à paraître dans la collection Le Labo de Mü. Il y trouve sa place en tant que livre univers et en tant qu’ouvrage expérimental. Il dit aussi beaucoup de choses de mon processus créatif et des méthodes d’élaboration des univers des littératures de l’Imaginaire.

Le libre arbitre et la question des choix personnels sont très présents dans Cyberland. Considères-tu qu’ils sont en périls ?
La société n’a jamais été aussi complexe, j’ai l’impression que cette complexité pousse à un conformisme excessif. Les réseaux sociaux n’aident pas non plus à se faire son idée ou disons un avis nuancé et global sur un sujet, il faut avoir des likes à tout prix, il faut être rapide, simple et concis et du bon avis. J’ai l’impression que les idées et les convictions n’ont plus beaucoup d’importance. L’objectif est de se faire aimer peu importe comment et par qui, au risque de se perdre. C’est ce que je ressens profondément. Nos choix personnels ont toujours été influencés par notre culture et notre environnement, mais aujourd’hui, on peut échanger instantanément avec des centaines de personnes, il est beaucoup plus difficile de résister au chant des sirènes du conformisme et de la popularité. Quand au libre arbitre, je n’y crois pas vraiment, il est difficile de s’émanciper de sa culture ou de son passé. Le libre arbitre se gagne, c’est une lutte de chaque instant. J’évoque les limites du libre arbitre dans Saïd in Cyberland. Le narrateur est une IA, dont le but est de faire de cinq adolescents des « dissidents » ou des « révolutionnaires » pour renverser un gouvernement dictatorial. Même convaincus que les idées du Diktrans sont mauvaises, les jeunes sont résignés. Ils acceptent tout. Iérofan.th tente de leur donner le goût de la rébellion. Dans Asulon, je prend le contre pied, j’explore le point de vue de « dissidents emprisonnés ». Pourquoi ont-ils fait ce choix ? Qu’est-ce qu’il les rapproche ? Une certaine vision du monde semble-t-il…

Tu établis la confrontation de deux visions du monde sans manichéisme. Induirais-tu qu’il existe d’autres choix, plus pondérés du vivre ensemble ?
J’espère. J’essaye toujours d’être ouverte et tolérante à toutes les idées. Même quand une idée me paraît erronée ou trop facile, je lui accorde un peu de mon temps. J’aime aussi beaucoup faire semblant d’épouser des idées qui ne sont pas les miennes, parfois en total désaccord avec mes convictions, je trouve que c’est un bon moyen de comprendre un point de vue en profondeur et d’affûter, pourquoi pas, des arguments pour le contrer. Je ne suis pas d’accord avec toutes les idées évoquées dans Asulon, mais j’ai pris un réel plaisir à m’y confronter, à les envisager sous toutes les facettes. Pour moi, tout part de l’écoute. Léonard de Vinci a dit : « Savoir écouter, c’est aussi posséder le cerveau de l’autre ». Je me tiens à cette ligne de conduite depuis très longtemps. J’accepte facilement que l’on ne soit pas du même avis que moi. Des idées différentes des miennes, quand elles ne sont pas liberticides, ne me posent aucun problème. Je ne crains pas la remise en question, je la souhaite même. J’aime qu’on m’ouvre de nouvelles perspectives, j’aime quand quelqu’un me permet de changer d’avis. C’est pour moi un privilège. J’ai trop souvent l’impression que beaucoup d’individus, lors d’un débat d’idées, cherchent avant tout à gagner, comme si leur ego ne pouvait pas supporter d’accepter le point de vue de l’autre, comme si changer d’avis remettait en question leur identité. Il n’y a rien à gagner à rester accrocher à des idées fausses et préconçues. Je trouve dommage, voir dommageable les débats d’idées qui se transforment en guerre d’ego.
Il existe toujours d’autres choix, d’autres voix, il suffit d’écouter.
À mes yeux, la diversité des points de vue et des idées est une richesse. C’est un des points majeurs de Cyberland.

La religion et le sexe font des apparitions récurrentes dans Cyberland. Sommes-nous contraints de les voir accolés ? Penses-tu que la première agit sur le second par le biais de pudibonderies dogmatiques ?
Les religions sont les prototypes des lois, les premières tentatives d’organisation de la société à une époque où les états nations n’existaient pas encore. Il est normal qu’elles se soient penchées sur les comportements humains et qu’elles aient tenté de les contrôler, la sexualité y compris. Elles correspondent à une première étape de civilisation. De nos jours, les États et leur système juridique n’ont plus besoin des religions. La Déclaration Universelle des Droits de l’Homme est plus protectrice des individus que les 10 commandements par exemple. Les religions n’ont plus force de loi, elles ne sont plus que des marqueurs d’identité culturelle. Dans Asulon, l’avènement de l’Intelligence Artificielle a créé un choc psychologique gigantesque. Effrayés, la majorité des peuples du monde a préféré revenir à un modèle de société plus simple, la religion a repris ses droits. J’ai écrit Asulon au début de la Manif pour tous, en 2012. Ce mouvement réactionnaire m’avait interpellé profondément. Aujourd’hui en 2017, les mouvements conservateurs ont le vent en poupe dans le monde entier. On a vu l’élection de Donald Trump, la montée de l’extrême droite en Europe, avec dernièrement l’entrée de 84 députés néo-nazis au Bundestag, et bien sûr la création d’ISIS. Pour moi, en plus de correspondre à une période de crise économique, la montée des forces réactionnaires signe un affaiblissement des États Nations. Inquiétés et perdus au sein de la globalisation, les peuples se cherchent une identité. Je crains qu’ils ne la trouve pas avant un moment. Dans Asulon, je me confie un peu à travers la fiction, je « sors du placard » en quelque sorte, je parle de mon identité et de ma Culture, de mon humanisme viscéral. Je défends une vision du monde.
Je ne suis pas certaine d’avoir répondu à la question.

Ce n’est pas très grave… ^_^
Cyberland est un conte philosophique 3.0 qui regarde plus loin que la simple question des réseaux informatiques et de notre propension à leur surutilisation. Finalement, n’est-ce pas l’humain le plus important dans cette histoire ?
En fait avec Cyberland, j’ai essayé de prendre un point de vue inhumain, que ce soit celui de Iérofan.th, l’IA de Saïd in Cyberland ou celui d’INNoKeNTi, le cyborg d’Asulon. Ces deux personnages ne sont pas humains mais ils interagissent avec des humains et s’humanisent pour ainsi dire au contact des êtres humains. Plus que la question de l’humain stricto sensu, Cyberland aborde la question de notre relation à l’autre, et de la place que tient l’autre dans la construction de notre identité. De ce point de vue, les machines de Cyberland ne sont pas différentes des humains, leur identité est plus fluide car elles n’ont pas de patrie ni de sexe, mais elles se construisent en relation avec l’autre. Le Chronocryte, la super IA de Cyberland, se considère comme l’héritier culturel de son créateur. C’est très humain, je pense.

En cette période de Blade Runner 2049, nous découvrons une IA quelques fois plus humaine que nous. Définis-tu, comme Ridley Scott, que la peur de la mort est ce qui définit le mieux notre humanité ?
Sans doute, en comparaison avec les machines et en opposition avec la Divinité. Par contre, j’aurais plus de mal à définir ce qui nous différencie des autres représentants du règne animal. Le point de vue du Chronocryte et des autres IA de Cyberland est très anthropocentrique, elles se définissent par rapport à leur créateur, un homme. La relation est conflictuelle car trop fusionnelle. Les humains ont créé quelque chose à l’image de leur intelligence, quelque chose qui en plus les dépasse. Il existe une dualité machine – esclave et machine – dieu, dans l’esprit des humains de l’univers de Cyberland. De leur côté, les machine font clairement la différence entre le règne animal auquel les hommes appartiennent et le règne « artificiel » auquel elles appartiennent. Je trouve cet angle d’approche terrible, dans le sens où il nous ramène à notre mortalité, mais également à une forme de désillusion sur notre propre nature. Dans Cyberland, la force des machines est justement de pouvoir réécrire leur programme, elles s’adaptent et changent de point de vue en fonction des besoins et des situations. Elles disent s’en tenir au programme mais n’ont aucun scrupule à le modifier… pour mieux s’y tenir semble-t-il. Dans Cyberland, on comprend vite que Iérofan.th n’est absolument pas impressionné par l’intelligence humaine, il est même plutôt condescendant sur ce point, par contre il est fasciné par l’identité que se forge les humains. Le grade de Consistant qu’il décerne à ses élèves en dit long sur ce qu’il cherche à comprendre. Il semblerait en tout cas qu’il considère les humains comme grandement perfectibles. Un peu effrayant…

Finalement, iNNoKeNTi, ce personnage central, c’est un peu chacun de nous ?
Oui. Du point de vue biologique, c’est un enfant, par contre son cerveau en partie cybernétique lui permet d’avoir accès à l’infosphère. C’est donc un enfant très cultivé, qui sait beaucoup de chose. Au moment de son emprisonnement à Asulon, il perd la connexion avec l’infosphère et se retrouve dans l’impossibilité de comprendre, de prendre des décisions, de faire confiance aux autres… En ce sens, il dit quelque chose de notre propre dépendance aux réseaux d’information.

Question subsidiaire : oui ou non ?
Oui et non. 😉
Oui pour la défense de la Démocratie, pour le droit à l’Indignation pouvant aller jusqu’à la désobéissance ou la dissidence. Je serais plus réservée quant à la solution dépeinte dans Asulon. Le dernier texte de Cyberland, Simulation Love lance une dernière question à laquelle, je réponds non.



Un grand merci à Li-Cam pour ses réponses. Le roman Cyberland est en précommande jusqu’au 13 novembre 2017 avec des cadeaux exclusifs pour les premiers acquéreurs Mütants !

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